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13 août 2015

FÊTE 1900, POURQUOI MÉNARD CÉLÈBRE T-IL SA « BELLE-ÉPOQUE » ?

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Robert Ménard aime l'histoire, surtout quand il la réécrit. Après avoir débaptisé la rue du 19 mars 1962, date infamante pour l'extrême-droite et la bourgeoisie car elle marque la victoire de deux peuples (algérien et français) contre l'impérialisme et le colonialisme, il continue son passéisme révisionniste au travers de la « fête 1900 ». Au delà du concept même de cette fête foraine, animer le principal parc urbain de Béziers n'est pas une mauvaise chose bien au contraire, cette instrumentalisation de la soi-disant « belle époque » est au service de sa bataille idéologique rétrograde qu'il mène tambour battant depuis son investiture.

1900 pour Robert Ménard c'est « un tourbillon de sucre d'orge », un moment « féérique » (JDB n°11). Cette vision idyllique de la France d'avant-guerre, popularisée entre autre par les livres de Marcel Pagnol, et cette vision idyllique de l'époque faste de Béziers, est pour ce nostalgique de la France bourgeoise, blanche et catholique à la fois sa vision du passé et de l'avenir. Cette phrase tirée du Journal de Béziers l'illustre bien : ici le changement c'est jamais ! En cela le Maire de Béziers s'inscrit parfaitement dans la tendance actuelle réactionnaire selon laquelle « c'était mieux avant » ! Mais avant quoi ? Toute la question est là. Que cache cette volonté de l'extrême-droite, mais également de la droite et de la social-démocratie, d'oublier le XXème siècle ? Pourquoi réhabilitent-ils une « belle-époque » qui fut pourtant loin de l'être pour tout le monde ? Derrière l'écran de fumée Art Nouveau et sucre d'orge regardons pourquoi la réalité de cette période historique dérange les tenants du capitalisme qu'ils soient d'extrême-droite, sociaux-démocrates ou ultra-libéraux.

En avant-propos, ne nous leurrons pas 1900 c'est encore le XIXème siècle ! Pas dans les dates mais dans la réalité sociale et économique, le XXème ne commençant réellement qu'après la première guerre mondiale. C'est l'âge d'or de l'expansion capitaliste en Europe, en Amérique du Nord et dans le reste du monde qui est sous leur coupe. L'impérialisme et le colonialisme français asservissent l'Afrique (Algérie, Gabon, Moyen Congo, Madagascar), l'Asie (Indochine) et de nombreuses îles d'Océanie et des Antilles dont beaucoup sont encore des territoires d'outre-mer. Loin d'être une mission humanitaire ou « civilisatrice » pour reprendre les termes de l'époque, la colonisation d'une partie du monde par la France est au service de son capitalisme, pour ouvrir de nouveaux marchés tout en pillant les ressources naturelles des territoires conquis. Si l'esclavage est aboli depuis 1848, les peuples colonisés n'en demeurent pas moins des citoyens de seconde zone assujettis au code de l'Indigénat, étrangers dans leurs propres pays qui sont soit directement gérés par la France (départements d'Algérie) soit par des potentats locaux sous la coupe de l'administration coloniale (Maroc, Indochine). L'ordre est maintenu par la force militaire qui réprime férocement les volontés d'émancipation et qui n'hésite pas à mener des guerres contre les rares pays non-occidentaux libres qui refusent de se plier aux exigences du capitalisme mondialisé. Ainsi l'écrasement de la Révolte des Boxers (1899-1901) conduite par les 8 grandes puissances de l'époque (France, Royaume-Uni, Japon, Allemagne, États-Unis, Autriche-Hongrie et Italie) contre la Chine démontre que les déstabilisations d'États souverains de notre époque pour défendre ses intérêts économiques n'ont rien de novateur ! Elle démontre aussi que 15 ans avant la 1ére Guerre Mondiale, ses principaux belligérants savent s'unir quand leurs visées impérialistes sont menacées. L'excitation nationaliste qui conduira des millions d'européens à s'entretuer et que l'on nous ressert en 2015, permet de justifier à la lumière de ces événements la célèbre et juste phrase d'Anatole France « on croit mourir pour la patrie, mais on meurt pour les industriels ».

En France, 1900 est un période intense de lutte des classes. Derrière l'image d'Épinal de la haute bourgeoisie allant à l'opéra ou au parc, c'est une société profondément inégalitaire dont la majeure partie, la classe ouvrière et agricole, vit dans la misère et la pauvreté. Pourtant c'est aussi le moment où les exploités s'organisent, Robert Ménard ne le célèbrera pas mais 1895 c'est la naissance de la CGT ! Béziers d'ailleurs n'est pas en reste au niveau des luttes sociales. En 1907 la révolte des vignerons connait son paroxysme dans notre ville avec l'occupation des Allées Paul Riquet et la fraternisation des manifestants avec les troupes envoyées pour les réprimer. Il est pourtant peu probable que la guinguette qui anime la fête foraine ne joue l'Internationale, à l'instar de la fanfare militaire du 17éme régiment entrant crosse en l'air à Béziers ! Robert Ménard préfère sans doute les promenades de la bourgeoisie dans le parc Borelli de Marcel Pagnol aux luttes sociales des employées du commerce d'Émile Zola dans Le bonheur des dames! Et pourtant comment ne pas rapprocher leurs conditions et leurs luttes à celles que vivent les employés du commerce de nos jours, des sans-papiers parisiens aux salariés menacés des Galeries La Fayette à Béziers ? Et puis, si Ménard partage la vision romantique de Pagnol, il ne partage certainement pas ses positions anticléricales. 1905 c'est la loi de séparation de l'Église et de l'État dont l'esprit ne tolère pas la crèche dans la Mairie où la messe officielle en inauguration de la Féria et qui prône avant tout le respect de toutes les religions, loin de la stigmatisation permanente des musulmans à laquelle se livre le Maire !

Finalement, derrière la nostalgie de Robert Ménard des années 1900, c'est le rejet de ce qui a fait la France au XXème siècle qui se trame. Ce XXème siècle qui nait véritablement de la boucherie sans nom de la Première Guerre Mondiale et surtout de l'espoir engendré par la Révolution d'Octobre et la concrétisation politique des aspirations des divers peuples exploités d'Europe. Ce siècle qui verra, après une autre guerre mondiale, des résistants issus pour la majeure partie des exploités prendre une double revanche face au capital : conforter au travers du programme du CNR les avancées sociales déjà acquises en 1936 et construire dans un pays en ruine un modèle social fondé sur le salaire socialisé contre un capitalisme collaborateur qui avait préféré « Hitler au Front Populaire ». L'extrême-droite, dont Robert Ménard fait de Béziers un laboratoire, s'acharne aujourd'hui à briser dans les classes populaires cet esprit de conquête et de solidarité quand dans le même temps la social-démocratie et la droite détricotent méthodologiquement les acquis du CNR. La boucle est bouclée, le FN et l'extrême-droite montrent clairement à Béziers leur imposture sociale. Loin d'être contre le système ils en sont un pur produit. Comme dans les années 30 ils sont la solution pour un capitalisme empêtré dans une des plus graves de ses crises systémique pour briser tout élan et tout rassemblement populaire en créant la division chez les exploités. C'est une vraie Révolution réactionnaire que nous vivons en ce moment. Un recul de société sans précédent voulu par le capitalisme mondialisé qui montre une fois de plus qu'il n'hésitera pas à tous casser, mener toutes les guerres, économiques comme en Grèce et militaire comme en Ukraine, pour maintenir sa mainmise sur le monde. Heureusement des lueurs d'espoir existent : en Grèce justement, en Espagne ou en Amérique Latine. En France ce ne sera possible que si la jeunesse prend le combat pour son avenir à bras le corps, ce combat passe à la fois par la rupture avec le capitalisme et la lutte contre l'extrême-droite. Les deux vont de pair.

Nicolas Cossange

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